Le dernier voyage de SALLY

 

Je suis née un joli jour de printemps, il y a environ trente cinq ans, au calendrier de mes dents, j’étais une boule de poils toute blanche plantée sur quatre grande pattes maigrelettes.

Ma prime jeunesse fut heureuse chez des maîtres gentils et attentifs. Mais la vie est pleine de mauvaises surprises et de déconvenues. Mes gentils maîtres âgés disparurent et de la douce quiétude des frais pâturages de la petite maison dans la prairie, je suis passée sans transition chez des personnages du roman « les misérables » descendant en droite ligne de la famille des THENARDIER Gens sans scrupules qui avaient décelé en moi une bonne source de profits. J’étais grande, belle et féconde, chaque année je me devais de faire un petit ânon. C’est bon d’être mère mais c’est fatiguant. Je ne me souviens plus du nombre de mes descendants….J’ai chassé de ma mémoire cette partie de ma vie.

Le bonheur frappe quelque fois de nouveau à la porte du destin, il y a un peu moins d’un an, j’étais avec ma dernière fenotte PRALINE en transit dans un pré. Nous avions été rachetées depuis peu par un maquignon. En ce beau jour du mois de mars, j’ai vu venir à notre rencontre ce nouveau maître potentiel. Il avait l’air bon, il voulait acheter une ânesse pour partir en randonnée. J’avais honte ! De ma belle robe blanche il ne restait que des longs poils sales et pleins de bourre. Ils étaient gris et ils avaient oublié depuis des lustres à quoi ressemblait une brosse.

L’acide de mes larmes avait brulé le dessous de mes yeux. Les plaies et les escarres parsemaient ma vielle carcasse. Cet homme s’intéressait à ma fenotte PRALINE, jeune et belle ânesse de trois ans.

J’avais peur qu’il me laisse, je le regardais d’un air triste, il a lu la détresse dans mes yeux et il m’a sauvée de l’abattoir et des boyaux à saucisson qui m’était promis.

Une nouvelle vie a commencé pour moi, remplie de bonheur et de tendresse. Les caresses ont remplacé les coups. Je fis connaissance de CHRISTELLE, une douce et charmante vétérinaire. Les soins attentifs et journaliers pour me soigner de mes nombreuses blessures semblaient me donner de l’importance, même les piqûres devenaient agréables.

FLORENT, le gentil maréchal ferrant est venu pour me réparer mes pauvres sabots tout fendus et en babouche.

Cette dernière année de ma vie aura été courte mais heureuse, les soins journaliers de ROLAND, mon sauveur, les promenades avec MARIE LOU resteront un souvenir inoubliable.

Mais j’étais trop fatiguée, usée et malgré la bonne santé revenue et les soins constants, les premiers froids ont eu raison de mon vieux cœur, je suis tombée d’un coup net.

Je regrette et je m’excuse d’avoir laissé mes maîtres et mes compagnes PRALINE et MANON dans la peine et la tristesse.

Ne soyez pas triste, je suis arrivée au paradis des ânes.

SALLY

Roland GARIN , L’ânier de Saint Pierre.